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La recherche de la ville invisible Entretien énergétique avec Denis Laming

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La recherche de la ville invisible
Entretien énergétique avec Denis Laming

La ville doit-elle forcément être pensée, rationalisée, organisée ? Quelle place pour les émotions, la mémoire collective et l'énergie créatrice ?

 

« Il existe dans les villes une architecture visible porteuse d'une mémoire "plastique" et identifiable en tant que telle, marquée par le temps, les guerres, les changements. Ce sont toutes les infrastructures qui la caractérisent.

 

Il existe aussi dans les villes une architecture invisible, masquée par les parcours individuels des hommes qui l'ont traversée. À une mémoire collective se mêlent des souvenirs personnels qui la modifient. Car les hommes qui vivent dans les villes sont porteurs de l'une et l'autre mémoire. En somme, ils inscrivent à travers leur parcours quotidien des signes invisibles qui finissent par modifier physiquement l'architecture de la ville elle-même. C'est par le regard qu'ils posent sur elle que la ville peu à peu se transforme et se construit.» Italo Calvino, Les villes invisibles, Seuil, 1972

 

C'est avec cette citation en tête que nous sommes allés rencontrer Denis Laming, architecte spécialisé dans les énergies renouvelables dans la sensibilisation des populations aux constructions architecturales.

 

 

 

HFA : Qu’est-ce que vivre ensemble ? Et quelle incidence sur la ville ?

 

Denis LAMING : « Vivre ensemble, c’est pouvoir vivre dans n’importe quelles conditions… Et, il n’est pas évident que la ville pensée, organisée soit meilleure que la ville spontanéeJe citerais pour exemple Brasilia où tout a été pensé, mathématisé …le chantier était tel qu’un village a dû être construit à sa périphérie pour tous les travailleurs … 20 ans après, les larges avenues de cette « Iconic City » sont souvent bien vides alors que le village « chaotique, tohuboesque, haut en couleur est devenu un lieu touristique apprécié pour ses animations, sa vitalité. Ce village est une force énergétique extraordinaire.

 

 

 

HFA : Et d'où vient cette énergie ?

 

Denis LAMING : Je me suis justement exprimé sur cette question «  d'où vient l'énergie créatrice? » il y a quelques années pour la revue française de Yoga ! Cette question ne peut recevoir une réponse unique à mon sens. On doit déjà observer que la création n'est pas linéaire comme le raisonnement, elle n'est pas discursive, elle avance par sauts. C'est l'alchimie du grain de folie. En réalité, une oscillation subtile se produit entre raison et émotion, aussi ne faut-il pas chercher la raison des émotions, car une telle quête, trop cartésienne, conduirait à supprimer le mouvement oscillant, et donc à tuer la créativité. L'artiste est capable de laisser être les émotions, de laisser venir dans le lâcher-prise, au sens où Saint-Exupéry disait : « L’avenir tu n’as pas à la prévoir mais à le permettre ».

 

 

 

HFA: Mais comment naît l’idée d’un architecte, dans cette posture entre raison et émotion ? 


Denis LAMING : Pour moi, il est aussi difficile à un créateur de trouver lui-même un sens à ce qu'il fait, que pour l'homme en général, de trouver un sens à la vie. Tout au moins le créateur peut-il exprimer ce qu'il ressent en termes de concentration, contrairement à l'idée reçue qui imagine l'état de création comme un état d'ouverture maximale. Je le perçois au contraire comme un moment de focalisation et de fermeture. De son intensité dépend la sortie de l'idée nouvelle hors de la conscience indifférenciée. Ce moment joue un grand rôle dans le processus de séparation préalable à toute naissance.

 

 

 

HFA : Comment l'architecte peut-il travailler, entre nécessité de rigueur, et besoin esthétique ?

 

Denis LAMING: Effectivement « la géométrie est aux arts plastique ce que la grammaire est à l’écrivain » disait Apollinaire. Il y a donc un arbitrage à faire entre le faire (penser) et le laisser-faire (spontané). C’est de ce dosage que dépendront le succès et la fondamentalité de la ville. C’est pourquoi il me paraît pertinent de réfléchir la ville et ses espaces en termes de « colonne vertébrale » – de contraintes fortes – : rien que le fait qu’existe une contrainte bonne ou mauvaise donne de la qualité ! 

Le creuset génère alors sa propre qualité. Une ville à mon avis doit être sous pression. C’est ce qui donnera le charisme nécessaire à faire monter la vitalité de la ville. Le problème des villes actuelles est le manque de concentration, leur dilution. A mes yeux, il faudrait réinventer le rempart virtuel. Le bourg et le faubourg sont des notions à revisiter tout comme la ville circulaire sur lesquels je travaille. Je termine justement un projet actuellement pour la Chine. 

 

 

HFA : Quelle contrainte choisir et comment organiser cette ville « en concentration » ? Comment déployez-vous justement votre concept de ville énergétique ?

 

Denis LAMING : Je partirais des transports, de la circulation des flux – je ne crois pas aux grandes idées sur ce sujet. Et c’est là que j’utilise comme fondement l’énergie dans ses trois interprétation : l’énergie au sens classique, l’énergie au sens des transports et l’énergie au sens vitalité (lien social). Il ne faut pas oublier que toute rencontre est une concentration et une production d’énergie. Et là, la boucle est bouclée : on rejoint l’idée de ville circulaire, de rempart virtuel (entourage), de noyau énergétique. 

 

HFA : Pourriez-vous dans votre travail d’architecte nous donner des exemples concrets de l’exploration du concept d’énergie créatrice ?

 

Denis LAMING : Pour le pavillon du Futuroscopel'idée-mère a été celle d'un temple,d’un"temple du futur". La forme s'est imposée ensuite, brusquement : celle du soleil qui se lève sur l'horizon, un symbole optimiste et assez universel pour pouvoir être ressenti par chacun. Mais, pour signifier le changement et les mutations, l'horizon bascule en une ligne oblique, figurée par l'hypoténuse d'un triangle rectangle. Aux trois dimensions de l'espace, exprimées par les trois côtés du triangle, s'ajoute la quatrième dimension, celle du temps, figurée par la sphère. Ce qui est étonnant, c'est qu'en faisant le calcul des proportions, je sois tombé sur le Nombre d'Or, sans le vouloir par avance... Quant à l'idée de temple, elle s'est incarnée dans la construction d'un autel central, sous la sphère, auquel on accède par une sorte de chemin initiatique. Mais l'autel, au lieu de se présenter de face, est désaxé: il se démarque des autels religieux qui font traditionnellement face à l'assemblée pour exprimer l'unicité de la réponse proposée par la religion aux questions que l'homme se pose. Désaxé, l'autel est à l'image de la diversité des interrogations que l'homme, désormais sans conviction ni a priori, doit affronter.

 

 

 

 

 

 

 

par S.S

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Repère

Denis Laming, architecte français né en 1949, diplômé de l'Ecole nationale des beaux-arts.

 

Il est célèbre notamment pour avoir dessiné et réalisé les pavillons du Futuroscope depuis 1984.

 

Denis Laming travaille actuellement en Chine et aux Émirats. Il a reçu en 2007 à Pékin le Prix Apollo - prestigieux prix chinois décerné par le Ministère de la Construction pour récompenser son travail en urbanismedéveloppement durable et architecture. Il est le premier étranger à avoir reçu ce prix honorifique.

 

Denis Laming est également professeur à l'Université d'Architecture de Tianjin (Chine) et Valence (Espagne).

 

 

www.laming.fr